« Mayfly’s partners » cherche maison d’édition…

Mayfly's Partners 1.1

Après un an à travailler dessus, le premier tome de Mayfly, écrit en collaboration avec Marie Anjoy, vient enfin de prendre son envol vers les comités de lecture !

Maintenant, il n’y a plus qu’à attendre et croiser les doigts…

« Mettre du beurre dans les épinards »… Olivia nous avait tous les cinq bien appâtés avec son idée ! Et aujourd’hui, en marge de nos professions respectives, nous officions en tant qu’escorts chez Mayfly, son agence d’accompagnement personnalisé. Des instants de nos vies que nous gardons secrets et qui nous réservent bien des surprises…

Partez à la découverte de cette agence peu ordinaire dirigée par Olivia, ancienne coach sportive, et secondée par Marie-Sophie, son amie d’enfance, engoncée dans son mariage avec Charles, un homme d’affaires issu de la bourgeoisie du Plessis Robinson.

Y sont tour à tour embauchés Alexandre, infirmier hôpitalier qui, sans en avertir son épouse, souhaite offrir un meilleur train de vie à sa famille en acceptant des missions d’accompagnement, mais refusant les ‘plus si affinités’ ;

Amina, ancienne hôtesse de l’air atteinte d’une grave insuffisance cardiaque la clouant au sol, qui accepte le poste dans le seul but de gagner suffisamment d’argent pour embaucher un avocat et revoir son fils qui lui a été arraché vingt-cinq ans plus tôt ;

Emmanuelle, professeure d’histoire-géographie dans un lycée où elle s’ennuie à mourir après des années à vivre aux quatre coins du globe avec son compagnon qui la quitta dès leur retour en France ;

Et enfin Charlène, la benjamine pas encore trentenaire, qui ne colle pas du tout au profil recherché, mais charme par sa fraîcheur presque juvénile, lesbienne assumée, autodidacte au franc parler, cantinière dans le même établissement qu’Emmanuelle.

Leurs missions chez ‘Mayfly’ les changeront tous, au point de perturber leur vie privée qu’ils tentaient pourtant de cloisonner. Ce qu’ils avaient pris pour un simple boulot d’appoint se révélera le début d’une belle amitié et, pour certains, le début d’une formidable histoire d’amour.

Bientôt la fin des vacances : un petit point sur mes manuscrits en cours s’impose !

Bon, on ne va pas se le cacher : cet été, je n’en ai pas fichu une rame ! Donc bonne résolution, au 1er septembre, je me remets sérieusement à bosser. Mais sur quoi ? Lequel de mes manuscrits aura ma préférence ? Parce qu’avec ma tendance à commencer un roman et à ne pas le finir sous prétexte qu’une nouvelle idée pointe le bout de son nez, je suis mal, très mal…

6 manuscrits en cours ! Franchement, c’est pas sérieux, je procrastine et rien n’avance !

Note aux futurs auteurs : ne jamais faire comme moi. Commencez l’écriture d’un roman et finissez-la avant d’en entamer une autre !

Bref, ceci n’est pas à proprement parler un article, mais plutôt un rappel à l’ordre pour moi-même : « Bouge-toi les fesses (ou les neurones), ma poulette, parce que là, tu nous fais du grand n’importe quoi ! Et je veux que l’un de ces manuscrits soit bouclé avant la fin de l’année sinon je t’étripe !« … OK, je ne me fais pas vraiment peur, mais il fallait que je le tente…

Mayfly’s partners

en collaboration avec Marie Anjoy (qui a fini sa part)

389 pages écrites

encore 7 chapitres à écrire (pour bibi qui est à la bourre)

Mayfly's Partners 3

« Mettre du beurre dans les épinards »… Olivia nous avait tous les cinq bien appâtés avec son idée ! Et aujourd’hui, en marge de nos professions respectives, nous officions en tant qu’escorts chez Mayfly, son agence d’accompagnement personnalisé. Des instants de nos vies que nous gardons secrets et qui nous réservent bien des surprises…

Neurone Miroir

90 pages écrites (soit la moitié)

C1

Empathie : capacité à saisir, avec autant d’exactitude que possible, les références internes et les composantes émotionnelles d’une autre personne et à les comprendre comme si l’on était cette autre personne. (selon Carl Rogers, dictionnaire de psychologie Doron-Parot)

Samantha a parfois été traitée de sorcière. Elle se dit juste sensitive et vit avec ce don, ou cette malédiction, parce qu’il faut bien vivre. Jusqu’au jour où cette capacité particulière qu’elle tente d’occulter va bouleverser sa vie…

(Sans) Domicile Fixe

47 pages écrites (soit moins de la moitié)

SDF (2)

Clémence habite au quatrième étage d’un immeuble parisien. Seule. Depuis deux ans. Depuis cet ‘accident’ qui l’a cloîtrée chez elle. Sa liberté, elle la vit par procuration, en observant sa rue et la vie qui continue sans elle. Jusqu’à ce jour de janvier où, bien protégée dans sa tour d’ivoire, elle vient en aide à un SDF en mauvaise posture. Une bonne action, penseraient certains. Clémence, elle, y voit la perte de ses derniers repères…

Sav(e)anna

(j’ose plus dire le peu qui est déjà écrit)

 

Grace n’a que cinq ans lorsqu’elle est enlevée devant chez elle. Prénommée Anna par sa nouvelle ‘maman’, élevée par un ‘papa’ délinquant, elle devra apprendre à vivre, ou à survivre, auprès de ce couple dysfonctionnel. Et cela ne se fera pas sans laisser de séquelles…

Destins croisés

 

Madeline a tout pour être heureuse : un mari aimant et l’arrivée prochaine de son premier enfant. Un accident de voiture va bouleverser ce bel avenir. Les médecins l’annoncent dans le coma, mais elle est là, elle les entend, sans pouvoir leur répondre. Alors surviennent, entre deux instants de conscience, ces rêves étranges où elle meurt, encore et encore, alors qu’un inconnu tente de lui porter secours. Madeline en est convaincue : ces hallucinations ne sont que les prémices de sa fin. À moins qu’il ne s’agisse de réminiscences de vies antérieures… Non, impensable.

La demoiselle de Vaucouleurs

15 pages écrites (mais un fichier de recherches historiques de 37 pages)

la demoiselle de Vaucouleurs

8 janvier 1412. Dans la chapelle castrale de Vaucouleurs est célébré le baptême de Claude, fille du Chevalier de Baudricourt et de Catherine de Chansey. Le même jour, dans la petite église de Domrémy, on bénit l’arrivée de Jeanne, fille de Jacques et d’Isabelle. La destinée de l’une sera guidée par la main de Dieu, celle de l’autre forgée par des rencontres bien plus hasardeuses.

Voilà, d’évidence, je vais m’attacher à finir Mayfly’s partners, le manuscrit à quatre mains avec Marie Anjoy, parce qu’il ne faut pas pousser Mémé dans les orties et que ma co-auteure attend. Puis je pense m’attaquer à SDF parce qu’il n’est pas trop compliqué… Neurone Miroir est plus complexe puisque c’est un polar et que je ne dois pas me rater sur le suspense… La demoiselle de Vaucouleurs va me demander encore beaucoup de recherches sur les us et coutumes du Moyen-âge (je déteste l’approximation et encore plus les anachronismes) ; je compte minimum un an pour ce seul manuscrit… Quant à Sav(e)anna et Destins croisés, en 2022 et 2023, si tout va bien…

Un nouveau roman en vue : « Mayfly’s partners » en binôme avec Marie Anjoy

Encore une belle aventure qui se profile, en compagnie d’une partenaire d’écriture avec qui je suis au diapason, un pur bonheur. Et comme notre projet avance bien, je vous offre la primeur du premier jet du premier chapitre !

Mayfly T1 Version2

Prologue

Olivia

Charlène s’affaire en cuisine, apportant la touche finale aux préparatifs du repas. Tandis qu’elle s’active en maugréant devant l’ampleur de la tâche qu’elle s’est imposée, je fais mine de ne rien entendre. Accoudée à l’îlot central, je regarde par la porte-fenêtre entrouverte qui donne sur le jardin.

Je pourrais lui proposer mon aide, lui faire remarquer qu’elle se met la pression toute seule. Je n’en fais rien. Dans le premier cas, elle refusera. Cette perfectionniste n’accepte aucune aide, et je suis juste tolérée dans son antre. Dans le deuxième, elle piquera une de ses colères notoires, et je ne souhaite pas rompre la quiétude de cette journée.

Je me contente de lui tenir compagnie, l’écoute discourir, acquiesce de quelques « oui, oui, bien sûr » ou autres onomatopées qui donnent à croire que je suis la conversation avec intérêt. Il n’en est rien. Non, en réalité, j’observe avec attention l’activité dans mon jardin.

Alexandre et Mélanie, en maillot de bain, discutent assis au bord de la piscine, dégustant un verre de vin tout en barbotant les pieds dans l’eau. Ils surveillent les enfants qui ont cependant, pour la plupart, passés l’âge d’être sous la vigilance constante de leurs parents. Mais Alex est un vrai papa poule, toujours inquiet pour sa progéniture et celle des autres.

Emmanuelle et Vincent disputent une partie de ping-pong acharnée. Je souris en songeant qu’elle ne le laissera pas gagner et mettra toute son énergie à le battre à plate couture, bien qu’il soit plus doué qu’elle. Emmanuelle ne lâche jamais rien quand elle l’a décidé.

Marie-Sophie suit Valentin à la trace, craignant sûrement qu’il ne finisse par tomber dans la piscine alors qu’il court derrière Vesak. Cet enfant de deux ans a la fâcheuse manie de se retrouver dans des situations risquées, n’ayant aucunement conscience du danger. Il a dû hériter du goût du risque de son père pour être aussi téméraire, car sa mère est bien plus calme et posée, sauf quand elle pique une crise. D’aussi loin que remontent mes souvenirs d’enfance, Marie-So a toujours possédé cette fibre protectrice. En tant que maman, c’est indéniable, ses trois enfants en sont la preuve vivante, au point qu’elle ne vivait plus qu’à travers eux. Depuis quelques mois pourtant, elle amorce une lente métamorphose, et je ne peux que m’en réjouir. Elle redevient femme, et un sacré brin de femme !

Toute notre petite bande est réunie en ce dimanche estival, sans raison particulière, juste pour le plaisir de se retrouver. Seule Amina manque à l’appel.

Marie-Sophie, Valentin accroché à son cou et sanglotant, nous rejoint dans la cuisine.

– Qu’est-ce qui se passe ? m’inquiète-je.

– Oh, rien de grave, me rassure Marie-Sophie. Le chat lui a craché à la figure quand il l’a serré trop fort une fois qu’il est parvenu à mettre la main dessus.

– Hum, ce chat va finir par le mordre ou le griffer un de ces jours, décrété-je.

– Bah ! Comme ça, il finira peut-être par le laisser tranquille. Aujourd’hui, Valentin a juste eu peur, conclut mon amie.

– Mouais ! Si Emmanuelle pouvait laisser son fauve chez elle, ça m’arran…, marmonne Charlène.

Le carillon de l’entrée interrompt notre passionnante conversation.

– Je vais ouvrir, lance Marie-Sophie en se dirigeant vers l’entrée après avoir déposé Valentin dans mes bras.

– Qui ça peut bien être ? me demande Charlène en caressant tendrement la joue humide de notre petit aventurier.

Je hausse les épaules, n’ayant aucune idée de l’identité de cet invité de dernière minute. Charlène râle devant cette habitude prise par les enfants d’Alexandre ou de Marie-Sophie de se joindre à la fête accompagnés de l’ami ou amie du moment. Je la tempère ; ce sont des ados désormais, et c’est devenu une pratique courante qui moi ne me gêne pas. Cependant aujourd’hui, ni Alex ni Marie-So n’ont laissé entendre l’arrivée de nouveaux invités.

La surprise me cloue sur place quand j’aperçois le jeune homme qui se tient dans l’embrasure de ma porte d’entrée : une silhouette athlétique d’un mètre quatre-vingts au bas mot, une beauté racée d’un noir ébène à couper le souffle et un sourire d’un blanc éblouissant !

D’une démarche féline, il s’avance vers moi après avoir embrassé Marie-Sophie. Je suis sous le choc. Ce gamin doit séduire la gent féminine sans aucun effort. Quant aux hommes, j’imagine sans peine que bon nombre se retourne sur son passage, le regard envieux pour certains, d’autres avec quelques idées lubriques en tête sur les prouesses de ce jeune mâle. Mais ce qui me frappe le plus, c’est la ressemblance flagrante avec sa mère.

Arrivé à ma hauteur, il me tend la main que je serre machinalement.

– Enchanté de vous rencontrer, Olivia.

– Oh, mon Dieu ! Comme il lui ressemble ! s’exclame Charlène.

– Kylian est notre dernière recrue, annonce mon amie d’enfance désormais responsable de l’agence. Il vient tout juste d’accepter ma proposition d’embauche. J’imagine que tu entrevois tout son potentiel, hein, Livy ?

Je reste sans voix, submergée par l’émotion, soudainement projetée dans le passé, lors de ma première rencontre avec sa mère, cette femme sublime présentée par Alex. Notre première recrue pour l’agence d’escorts que je venais de fonder. Le début d’une aventure qui allait bouleverser nos vies.

1 : Une folle idée

Quatre ans plus tôt

Olivia

Je sors de l’ascenseur en finissant de réajuster ma jupe et, sans un regard pour le veilleur de nuit probablement somnolent, me dirige vers la double porte vitrée. J’imagine très bien ce qu’il doit penser de ma présence dans le hall à cette heure matinale. Une femme qui s’éclipse d’une chambre d’hôtel avant l’aube, ça laisse peu de place à l’ambiguïté ! Et justement, je prends plaisir à l’arborer, cette insolence de la femme sans entrave qui vient de prendre son pied et qui l’assume. Comme je suis d’humeur cabotine et encore toute émoustillée par ma nuit de débauche, je lui offre d’ailleurs matière à plus ample réflexion en ondulant des hanches pour franchir le sas. Ma voiture m’attend sur le parking, juste à côté de la grosse Audi grise facilement identifiable de François – ou Francis, il faudra que je vérifie sur sa fiche au club de sport –.

Je m’installe au volant, règle l’autoradio sur une station de musiques brésiliennes particulièrement entraînantes et ouvre les vitres en grand pour profiter de la douceur de ce début août. Dans un quart d’heure, je suis à la maison. Dans quelques heures, mon monsieur F rejoindra sa femme et ses gosses à l’île de Ré pour des vacances bien méritées. Dommage qu’il parte si vite, j’aurais bien remis le couvert le week-end prochain. Pourquoi n’avais-je pas accepté son invitation plus tôt ? Ce mec me tannait depuis début juillet pour un dîner en tête à tête, arguant la solitude de ses soirées à la maison et l’absence, au bureau, de conversations légères et amicales. Mais un semblant de déontologie m’avait alors freiné. Quel gâchis, parce que lorsque j’avais fini par me laisser convaincre par sa proposition d’évidence indécente, un soir où il avait attendu la fin de mon cours de Pilâtes pour me relancer une énième fois, il s’était avéré d’excellente compagnie, et un bon coup, un sacré bon coup même ! De mémoire, même si elle est un peu embrumée par mon manque de sommeil, ses anecdotes sur l’exposition Delacroix, alors que nous dégustions notre pavé de marcassin sauce grand veneur, étaient assez distrayantes et sa revisite du « trépied chancelant », une heure plus tard, des plus acrobatiques, même pour la professeure de sport aguerrie que je suis. À bien y réfléchir, je crois que c’est la première fois que j’enchaîne un quart du Kamasutra avec un partenaire aussi enthousiaste et volontaire. Madame F ne doit pas s’ennuyer sous la couette !

Lorsque je stoppe la voiture devant le portail automatique, l’euphorie de ma nuit torride retombe enfin. Une bonne baise reste une bonne baise, mais je dois rapidement passer à autre chose, l’oublier, au moins jusqu’à ce qu’il rentre de vacances, ou jusqu’à la prochaine avec un autre. J’ai sommeil et une furieuse envie d’une douche brûlante pour délasser mes muscles et ôter ce parfum de sexe qui suinte de chaque pore de ma peau. Ma maison, c’est un peu mon sanctuaire, une terre consacrée, virginale, inaccessible aux hommes avec lesquels je partage quelques instants d’ivresse. Aux femmes aussi d’ailleurs. Claire a été la seule, l’élue. Elle s’est volatilisée au bout de six mois en me brisant le cœur, jusqu’à ce que je reprenne mes amours en main avec Franck, puis Grégoire, Amélie ou cette jolie blonde – une hollandaise, je crois – dont j’ai oublié le nom, comme tant d’autres. Un très bon coup, elle aussi, malgré la barrière de la langue !

Tout en brossant mes cheveux humides, je croise mon regard dans le miroir de la coiffeuse – cadeau de ma grand-mère –, un regard bleu azur que j’ai hérité d’elle, comme cette maison et ces meubles que je conserve avec nostalgie, par amour pour ce qu’elle fut, ma plus loyale alliée. Elle réprouverait en silence cette accumulation de conquêtes, hausserait finalement les épaules en me gratifiant de l’un de ses irrésistibles sourires. Ma mère, si elle était encore de ce monde, prendrait, elle, son air outré en me renvoyant au visage la perfection de mon amie d’enfance, Marie-So, son mariage en grandes pompes et ses magnifiques enfants, une réussite sociale aux antipodes de ma honteuse vie de dépravée. Et Mamie de lui rétorquer : « elle est née pour courir le monde, ma jolie gazelle. Laisse-la donc vivre comme elle l’entend ! ».

Ma gazelle… Mamie avait tout compris. Courir, vivre à cent à l’heure, dans l’excès et la provocation, c’est cela qui me fait avancer. Courir pour ne pas marcher au pas. Courir des heures au parc, juste en face de la maison, pour ne pas faire du surplace dans le monde de mes parents à la morale bien-pensante. Courir après les hommes, les femmes, me chercher en brisant le carcan des convenances…

Je ne me suis pas à proprement parler « trouvé », mais j’ai fait de mon irrépressible bougeotte mon métier et de mes penchants sexuels un art de vivre. Pourtant, à quarante-trois ans, certains jours, je me dis que je devrais cesser cette fuite en avant, poser mes bagages, peut-être même me caser une bonne fois pour toutes. Marie-So approuverait, j’en suis sûre, de me voir me ranger. Je secoue la tête en soupirant. Quand je suis fatiguée, j’ai une forte propension à m’apitoyer sur une vie qui pourtant me convient parfaitement la majeure partie du temps. Et en cet instant, entre un boulot trop prenant et une nuit de folie, je suis sur les rotules. Quelques heures de repos et je ne penserais plus qu’à mon prochain béguin ou, pour le moins, à envoyer quelques textos enjôleurs à mon expatrié de l’île de Ré pour me rappeler à son bon souvenir !

La sonnerie de mon téléphone me sort en sursaut du sommeil. Midi ! Seulement midi ! Je me maudis d’avoir oublié de le couper, et bien davantage encore lorsque je constate que c’est Fred, le patron du club, qui tente de me joindre. Il va une nouvelle fois me demander un service, un remplacement en urgence, à n’en pas douter. Depuis dix ans que nous travaillons ensemble, il n’oserait pas me pourrir un de mes rares samedis de repos pour autre chose qu’une situation désespérée. Je décroche, ma mauvaise humeur en étendard.

– Salut, Fred ! C’est quoi, le problème, aujourd’hui ?

– Houlà, salut, ma petite prof préférée ! De mauvais poil, à ce que j’entends ! J’te dérange ?

– C’est mon jour de repos, alors oui, tu me déranges. Vas-y, annonce la tuile.

– Katia ne peut pas assurer les cours de fitness de cet aprèm, elle s’est fait une entorse hier soir. Arrêtée pour une quinzaine. Y a plus que toi pour voler à mon secours.

– Comme d’hab, non ? Parfois, j’ai l’impression de faire tourner seule la boutique. Tu ne peux pas débaucher quelqu’un d’un autre de tes clubs ?

– C’est les vacances, ma chérie, les effectifs sont réduits. Mais la clientèle paie pour des prestations haut de gamme et tu es la meilleure. Alors, tu peux, de quatorze à seize heures trente ? Payée en heures sup, ça va de soi.

Dix ans à côtoyer Frédéric au quotidien, être sa plus ancienne employée et considérer le club huppé du Plessis-Robinson comme ma seconde maison laissent hélas des traces qui me retiennent de refuser. À treize heures trente, je suis sur le pont, pas franchement motivée, mais néanmoins présente. Par bonheur, dès la porte franchie, je repère Alexandre, un de nos habitués, qui s’apprête à prendre place sur le rameur. S’il n’était pas marié – ce qui d’ordinaire n’est en aucun cas un obstacle – et en d’autres temps, j’en aurais bien fait mon quatre-heures. J’ai d’ailleurs tenté ma chance, une fois, alors que nous nous connaissions à peine. Mais tout juste l’éventuel rencard évoqué – et poliment décliné – que j’avais regretté. Depuis, une improbable amitié nous lie, et Alex est devenu à mes yeux quelqu’un d’à part, intouchable. Dieu sait pourtant que je le trouve beau gosse, mon quadra à la gueule d’ange ! Je ne suis même pas sûre qu’il ait pleinement conscience de son sex-appeal, et souvent je le taquine à ce propos.

Il arbore aujourd’hui son sourire coutumier, un teint halé de pâtre grec et des pectoraux, sous son tee-shirt moulant, que je ne peux qu’imaginer. Il me sort de ma contemplation en m’enlaçant d’une accolade amicale et quelque peu virile.

– Salut, la plus belle ! T’es pas en vacances ? C’est pour bientôt ?

– Salut, Alex ! Non, seconde quinzaine d’août peut-être, ou pas. Ça va dépendre des arrêts maladies de certaines tire-au-flanc. Et toi, ces vacances ? Mélanie et les enfants ont bien profité ? Tu sais que t’es beau comme un dieu grec et que t’as pas pris un gramme ? T’as bossé tes fessiers, ça se voit.

– Hein, quoi, mon short est trop moulant, c’est ça que tu veux dire ?

– Houlà, non, ne change rien, laisse-nous baver un peu sur ton corps d’Apollon ! Tu as prévu quoi, comme programme, aujourd’hui ? On a le temps de se boire un truc vite fait entre mes deux cours ?

– Rameur et étirements. Mais OK, je t’attends pour qu’on discute un peu. T’as l’air d’en avoir besoin. On t’a pas dit que t’avais une petite mine ?

– Non, mais c’est sympa de me le faire remarquer. T’as le chic pour me remonter le moral. Tu ne pouvais pas te taire, ou mieux, mentir ?

– Quoi, tu veux que je te brosse dans le sens du poil ? C’est pas ton style… Ça va, Olivia ?

– Oui, t’inquiète ! Une courte nuit et un après-midi boulot qui n’était pas prévu. Rien de grave. On se parle plus tard, je dois préparer le cours. Rame bien… Et augmente la résistance de ta machine d’au moins un niveau, tu es capable de bien mieux que ça, moussaillon !

– Oui, chef !

Je le quitte le sourire aux lèvres, ravie de ce rappel insolent à la hiérarchie. Oui, ici, au club, je suis un peu la patronne. Mon ancienneté me donne ce pouvoir, même si rien n’a jamais été officiellement acté par Frédéric. Il y a quelques mois, ce dernier m’a pourtant proposé de racheter des parts du club, mais j’ai refusé, bien qu’en ayant les moyens financiers. Si je dois un jour m’engager, ce sera à mon propre compte, pas à cinquante pour cent avec un associé collé aux baskets !

Je rejoins la salle de fitness encore vide et allume mon téléphone pour synchroniser ma playlist du cours aux enceintes Bluetooth. Le SMS d’un numéro inconnu apparaît en rappel, que j’ouvre et lis, d’abord étonnée qu’il me parvienne si rapidement, puis irritée par son contenu.

« Encore merci pour ta présence à mes côtés, hier. Ton agréable compagnie m’a, sur bien des points, conforté dans l’idée que nous devrions nous revoir. Peut-être pourrions-nous envisager, dès mon retour, un arrangement qui nous satisferait tous deux ? Je te laisse toute latitude pour en finaliser les termes. Cordialement, F. Carnot »

Mais pour qui se prend-il, ce mec ? Et surtout, pour qui me prend-il ? Une denrée monnayable, une poule de luxe ? Tout dans son message me révulse : son petit ton condescendant, sa proposition « d’arrangement », son aval à peine déguisé pour choisir les modalités de nos rencontres. Même son « cordialement » me débecte tant il est teinté d’indifférence. On a quand même baisé dans les quatre coins de la chambre et expérimenté des positions à faire rougir Clara Morgane !

Un coup d’œil sur l’heure m’indique que je dispose encore de dix bonnes minutes pour lui retourner une réponse à la hauteur de ma colère… jusqu’à ce que me revienne en mémoire le code déontologique de l’établissement : pas de fricotage avec la clientèle sous peine de licenciement pour faute grave. Si mon monsieur F. Carnot venait à se plaindre de mon attitude, même à mots couverts, auprès de Frédéric, intransigeant sur le sujet, je risquais de perdre ma place sans autre forme de procès. Mieux valait que je couvre mes arrières en l’obligeant à poser par écrit ses propositions scabreuses.

« Quel genre d’arrangement exactement ? »

« Ta présence lorsque j’en aurais besoin contre une rémunération substantielle. Le principe ne te choque pas, au moins ? »

« Si tu parles de me payer pour quelque chose que je fais gratuitement d’ordinaire, si. »

« Et si tu l’envisageais comme un partenariat ou une prestation de service ? J’ai pris beaucoup de plaisir à notre dîner, tu es une belle femme, d’un abord très agréable et ta conversation était distrayante. Ma profession m’amènerait probablement à faire appel à ces qualités pour satisfaire certains de mes clients importants. »

Quel culot, et quelle habileté ! J’ai beau tenter de le pousser à la faute, il refuse de se compromettre ! Voyant l’heure tourner et mes premières clientes passer la porte, j’abrège mon interrogatoire et me jette à l’eau sans plus y mettre les formes.

« Et pour l’après dîner, faut-il l’envisager comme un incontournable et y adjoindre une tarification ? Parce que si tel est le cas, nous parlons purement et simplement de prostitution. Es-tu vraiment prêt à payer pour ça aussi ? »

« Comme tu y vas ! Jamais je n’ai évoqué d’incontournables, et justement, le point que tu abordes faisait partie des termes laissés à ta discrétion. À toi d’accepter ou de refuser selon tes principes moraux, je n’impose rien, que ce soit dans le cadre d’un échange privé entre toi et moi, ou professionnel avec l’un de mes collaborateurs. Ne te fais pas plus prude que tu n’es. Tu m’as prouvé, la nuit passée, que tu es plutôt large d’esprit et tu sais que ces pratiques existent déjà. Mais le fait est que je n’avais jusqu’alors jamais trouvé de sites ou de femmes assez fiables pour en user moi-même. Prends le temps de la réflexion, je ne suis pas pressé et ta réponse, positive ou négative, n’entachera d’aucune manière nos relations au club. Bonne continuation, F. Carnot »

Ce connard prétentieux vient de me raccrocher au nez par SMS interposé ! Mais tandis que je salue distraitement mes sportives en leggings qui maintenant s’attroupent dans la salle, je ne peux m’empêcher de disséquer son dernier message. Prestation de services, aucune autre contrainte que celle de mon éthique personnelle – fort malléable au demeurant –, ses arguments ainsi tournés demandent peut-être que je me penche plus avant sur la question. Et qu’entend-il par rémunération substantielle ? Je dois hélas couper court à mes interrogations, réalisant que le bruit de fond ambiant s’intensifie et que ces dames s’impatientent. Je plaque mon plus beau sourire sur mes lèvres, tape des mains pour attirer l’attention et lance la musique en énonçant les consignes des exercices.

– Et un, deux, trois, quatre… Escort-girl, c’est un vrai boulot, ça, ou juste un à-côté ? Allez, mesdames, plus haut, les genoux !… Et ça paie combien, une soirée au resto à distraire un vieux rasoir ?… Attention, on change de côté ! Et huit, sept, six… Plus que trois et on a fini la série. Courage, mesdames ! … Aurai-je vraiment toute latitude pour refuser ces petits extras ? Parce que, comme l’a dit l’autre con, je ne suis pas prude, mais y a quand même des limites. Hors de question que je me tape n’importe qui pour du pognon ! … Soufflez, buvez un coup, on reprend dans une minute !

L’heure s’achève sans que je sois plus avancée sur l’aspect pratique du concept. J’ai même le cerveau encore plus en vrac qu’en début de cours. Pourtant l’idée générale a fait son chemin, à tel point que je l’envisage maintenant comme une opportunité éventuelle et plus comme un marchandage dégradant. Profitant du quart d’heure de pause avant le cours suivant, je file vers le bureau, un œil sur Alex qui me fait signe qu’il a encore besoin de quelques minutes pour achever sa série d’étirements. Discrètement, je consulte la fiche d’adhérent de mon monsieur Carnot, François – ma mémoire n’est pas si défaillante –, cinquante-deux ans, une adresse dans les beaux quartiers de Sceaux et le forfait le plus onéreux du club, puis, pour camoufler mon indiscrétion, le planning des mois à venir. Quelle n’est pas ma surprise de découvrir ce dernier complètement remanié et mes vacances repoussées à mi-septembre ! Encore une fois, mon boss me croit corvéable à merci. Sauf qu’aujourd’hui, je ne suis pas d’humeur à me laisser exploiter, pas deux fois dans la même journée et par deux mecs différents.

Lorsque Fred passe la tête par l’embrasure pour m’annoncer innocemment que mon prochain cours débute dans moins de cinq minutes, ce rappel de l’horaire, bien qu’anodin, s’avère le mot de trop, et j’explose.

– C’est quoi, ce planning ? Tu délires ? Elles sont où, mes vacances ? J’en ai marre que tu te serves de moi à ta convenance. Je veux bien dépanner de temps en temps, mais là, tu te fous carrément de moi ! Ben, tu sais quoi ? Tu vas te les coller où je pense, tes heures sup, parce que je me barre de cette boîte, et pas plus tard que maintenant. Tu peux même te garder mon salaire d’août ou m’envoyer aux Prudhommes, j’en ai rien à battre !

Je claque la porte du bureau sans lui laisser l’opportunité d’argumenter. Sous le coup de la colère, les mots ont dépassé ma pensée, je n’en ai conscience que maintenant. Mais étrangement, je n’éprouve aucun regret, juste du soulagement et un sentiment de liberté que j’avais presque oublié. Mon esclandre n’est pas passé inaperçu, les clients ont tous interrompus leurs exercices. Je stoppe net au milieu de la salle de musculation, les regards abasourdis fixés sur moi. Alexandre s’avance, la mine interrogative. L’inquiétude que je lis dans son regard m’est insupportable ; je m’élance vers lui et le gratifie d’une accolade qu’il me rend maladroitement. Et bien que j’aurais souhaité m’éclipser des lieux avec un peu plus de discrétion, je ne peux m’empêcher d’éclater de rire.

– Oh punaise, que ça fait du bien, tu ne peux pas imaginer !

– Tu m’expliques ?

– Plus tard. Là, je récupère mes affaires avant de partir. J’ai besoin d’un bon bol d’air.

– Non, mais tu quittes vraiment le club ? Tu démissionnes comme ça, sur un coup de tête ?

– Bah oui. On a qu’une vie, non ? Et le changement a du bon, il ouvre le champ des possibles… Oh purée, j’ai une patate, moi ! Tu m’accompagnes ? Je vais au parc.

Je récupère mon sac de sport, pose mon badge en évidence sur le comptoir de l’accueil, pousse la porte vitrée, m’arrête sur le trottoir, le nez en l’air face au soleil, et inspire à pleins poumons. La gazelle s’était égarée, elle vient d’opérer un retour fracassant !

Dans mon dos, Alex se racle la gorge pour signaler sa présence. Il n’ose d’évidence pas me questionner, mais je lui dois pourtant une explication. C’est ce qui se fait entre amis, partager ses mauvais comme ses bons moments, et rassurer lorsque cela s’avère nécessaire. Je l’entraîne sans un mot vers le bois de la Garenne. Lui et moi connaissons parfaitement le lieu, nous y courons régulièrement, d’autant qu’il est proche de nos domiciles respectifs. Alex me suit, tout aussi silencieux, jusqu’à ce que nous nous allongions à l’ombre d’un grand chêne.

– Alors, qu’est-ce qu’il s’est passé pour que tu claques la porte comme ça ?

– Un raz-le-bol général, rien de bien méchant, ne t’inquiète pas.

– Bien sûr que je m’inquiète ! Tu comptes faire quoi, maintenant ?

– Je ne sais pas. Donner un nouveau souffle à ma vie. J’ai quelques économies, je ne suis pas pressée.

– T’es folle d’avoir lâché ton job sans avoir de solution de secours. Je te savais impulsive, mais là, tu m’en bouches un coin. Moi, j’aurais jamais osé un truc pareil.

– Mais toi, c’est différent. Tu as une femme et des enfants. Tu es soutien de famille. Moi, je suis libre comme l’air, sans attache, je peux me permettre de papillonner.

– Ouais, pour papillonner, tu papillonnes, et pas que dans le boulot ! Non, mais sérieux, t’as pas une petite idée de ce que tu vas faire maintenant ?

Je me contorsionne pour sortir mon portable de mon sac posé en oreiller sous ma tête. En fait, si, j’ai bien une vague idée de la direction à donner à ma vie, une idée insensée, une idée à ma mesure, quoi ! Je surfe quelques instants sur le net, concentrée, attentive à ma lecture qui s’avère des plus enrichissantes, pour finalement me tourner vers Alex qui semble assoupi à mes côtés.

– Tu dors ?

– Non, je pense à toi et à tes conneries.

– Rhou, tu penses à moi ? Flattée, mon chou ! Bon, tu veux voir ce que j’ai envie de faire ? Je crois que j’ai trouvé.

Je lui tends mon portable, la page d’accueil du site d’escorts à l’écran, puis me rallonge et ferme les yeux pour le laisser méditer en paix sur ma dernière lubie. Son juron étouffé me fait sourire et les soupirs exaspérés qui suivent me poussent à revenir vers lui.

– Alors, tu en penses quoi ?

– T’es pas sérieuse, là ? Tu te rends compte de ce que c’est que ce site, j’espère ?

– Oui, parfaitement. Tu as tout lu dans le détail ? Tu as vu qu’il propose des missions d’accompagnement pour des dîners ou des soirées ? Qu’il s’adresse aussi aux sociétés, que ce sont des prestataires de services et donc de vrais contrats, pas des passes sous le manteau ? Et qu’est-ce que tu penses des tarifs, édifiants, non ?

– Arrête, tu sais très bien que ce n’est qu’une façade pour vendre de la chair fraîche à des mecs friqués qui veulent prendre du bon temps ! Depuis quand tu es si crédule ?

– Depuis qu’un mec friqué qui avait déjà pris du bon temps gratos m’a proposé le même genre d’arrangement. Et il a été clair : le sexe est optionnel, au bon vouloir de l’accompagnatrice. Réfléchis ! Ce gars est prêt à payer pour que je distraie ses clients importants le temps d’une soirée pour une somme honteusement surévaluée au vu du boulot à effectuer.

– C’est surréaliste, ton histoire ! Tu vas t’engager dans un monde dont tu ne connais rien, je trouve ça risqué, non, imprudent.

– C’est pas surréaliste, c’est exaltant ! Je ne te savais pas l’esprit si… étriqué.

– Étriqué, moi ? OK, tu veux délirer ? Délirons. Quitte à foncer tête baissée, je t’imagine parfaitement offrir tes services de coach sportif en plus des soirées. Et sport en chambre, bien évidemment. Tu ne t’es jamais cachée d’apprécier grandement la chose ! Mais si tu te fais payer pour la formule « all inclusive », je n’ai pas besoin de te rappeler comment ça s’appelle.

– Oh, arrête avec cet aspect du boulot ! Tu restes focalisé dessus alors que je peux tout à fait monter une agence où il ne sera justement pas mis en avant, voire pas du tout mentionné. Après, tu me connais, si une agréable opportunité se présente, je ne bouderais pas mon plaisir de…

– Bon, tu me laisses poursuivre ou tu fantasmes déjà ? Je suis en train de poser les bases de ta future petite entreprise bien sous tout rapport, comme tu veux me le laisser croire, et tu me coupes dans mon élan créatif.

– Désolée. Vas-y, continue et développe le fond de ta pensée, je suis toute ouïe.

– Merci. Bon, je sais que tu proposais des séances de sophrologie, à la salle. Rajoute-le à ton CV, c’est porteur comme activité et les hommes d’affaires sont toujours trop stressés. Et puis tu vas rapidement recruter, allez, disons deux ou trois nanas intelligentes et bien gaulées, avec des compétences complémentaires. Une ou deux bilingues, ce serait parfait : anglais, russe et… chinois. C’est bien, ça, pour la clientèle étrangère ? Oh, et des mecs aussi, pour les femmes d’affaires, faut pas les oublier, celles-là ! Et comme c’est super bien payé, je vais même lâcher mes gardes de nuit à l’hôpital pour te rejoindre dans ta super agence. Comme ça, je…

– Chiche !

– Chiche quoi ? Je déconne, là !

– Eh ben, chiche quand même que tu bosses avec moi ! Par contre, comme je suis nulle niveau organisation des plannings, il me faut quelqu’un pour m’aider. Et un comptable aussi. C’est indispensable si je monte ma boîte. Sans oublier qu’il est primordial de créer un site, mais l’informatique et moi…

– Ah, tu en es déjà à créer un site et chercher un comptable ? T’es sérieusement motivée, à ce que je vois. Pourquoi tu me demandes mon avis si, dans ta petite tête survoltée, ta décision est prise ?

– Parce que tu es l’un de mes meilleurs amis et que j’ai besoin de ton soutien.

– Mon soutien moral, tu l’as. Ma participation active à ce projet insensé, beaucoup moins, j’avoue. Au mieux, je peux t’aider à gérer un planning. Pour le reste, je ne suis pas qualifié. Encore moins prêt à quitter mon poste d’infirmier pour jouer les gigolos. Je me foutais juste de toi !

– Comment ça ? Tu ne veux pas devenir le premier employé de l’agence « Mayfly » et mettre du beurre dans les épinards avec quelques soirées agréables dans de bons restaurants ou au spectacle ? Pour ce que j’en ai vu sur le site, c’est cinq cents balles au bas mot la soirée, c’est pas rien quand même.

– Mayfly ? c’est quoi, ce nom ?

– Éphémère en anglais, j’aime bien la symbolique. On est là, lumineux, hypnotiques, et pouf, on disparaît aussi vite… C’est beau, non ?

Ma petite envolée poétique vient de me faire perdre Alex. Il botte en touche, c’est flagrant. Sur le dos, les mains sous la nuque et les yeux rivés sur le feuillage qui nous surplombe, il est plongé dans ses pensées. Je l’observe un instant avant de me rallonger sur l’herbe rase en soupirant. D’ordinaire, surtout quand il rêvasse, il chantonne, un tic que je trouve adorable. Alors quand Alex reste muet, c’est qu’il réprouve, mais qu’il n’ose plus contre-argumenter de peur de blesser en étant trop abrupt. Donc son silence, en cet instant, est mauvais signe : je n’ai pas son approbation et encore moins sa coopération, et cela me blesse tout autant qu’une bonne dispute constructive. Marie-So aurait-elle la même réaction, la même aversion pour ce que je m’apprête à entreprendre ?

– Si j’accepte d’y réfléchir, voire de te suivre dans ce projet insensé, ce serait uniquement pour pouvoir surveiller tes arrières. Je ne promets rien de plus, on est d’accord ?

J’opine de la tête, incapable de formuler le moindre mot. Si j’ouvre la bouche, je risque de le remercier avec tant d’empressement que cela en deviendrait indécent et déplacé entre nous.

– Hé, on est d’accord, hein ?

– Oui… Tu ne crois pas qu’on est un peu dingues ?

– Assurément… Bon, je vais rentrer. Mélanie a emmené les enfants à l’Aquaboulevard. À défaut de pouvoir se payer des vacances, faut bien leur faire un petit plaisir de temps en temps. Je vais en profiter pour potasser le sujet avant qu’ils reviennent… Tu te rends compte que je ne ferais pas ça pour n’importe qui ?

– Tu es un vrai ami, Alex, j’en ai conscience… Je vais appeler Marie-Sophie, tu sais, ma copine d’enfance. Elle me sera aussi de bon conseil. Enfin, si elle ne hurle pas à l’hérésie !

Alex ajuste son sac à dos sans mot dire. Il me semble pressé de partir. Me fuit-il ou, comme il l’a dit, va-t-il prendre un peu de recul pour analyser la situation à tête reposée ? Il me salue d’un geste de la main et s’éloigne en petites foulées malgré la chaleur écrasante. Je récupère mon téléphone posé sur mes genoux et commence à écrire.

« Salut, ma So chérie ! Je viens de plaquer mon boulot au club et j’ai besoin de ma meilleure amie pour lui parler d’un nouveau projet. Tu me connais, je fais rarement dans le conventionnel, mais là, il faut vraiment que je t’explique, et que tu ne me prennes pas pour une folle. Je voudrais ouvrir une agence un peu spéciale et… »

Neurone Miroir: chapitre 1

Empathie : capacité à saisir, avec autant d’exactitude que possible, les références internes et les composantes émotionnelles d’une autre personne et à les comprendre comme si l’on était cette autre personne.

(selon Carl Rogers, dictionnaire de psychologie Doron-Parot)

Samantha a parfois été traitée de sorcière. Elle se dit juste sensitive et vit avec ce don, ou cette malédiction, parce qu’il faut bien vivre.
Jusqu’au jour où cette capacité particulière qu’elle tente d’occulter va bouleverser sa vie…
couv1 neurone

1-Le don (1)

Samantha s’impose une totale immobilité. Au milieu du champ, cela fait maintenant une bonne demi-heure qu’elle observe Ricardo. Elle commence à ressentir les premiers signes de fatigue, des fourmillements dans les mollets, la nuque raide. Quelques gouttes de transpiration perlent le long de sa colonne vertébrale. Malgré l’heure encore matinale, le soleil lui brûle la peau là où elle n’est pas couverte par le débardeur, mais elle s’obstine à ne faire aucun geste, encore moins à se retourner pour quitter ce fichu pré.

Pourquoi avait-elle accepté d’y venir déjà ? Elle savait d’entrée de jeu que cela allait prendre des plombes. Mais regarder Ricardo prostré au fond du champ, « sentir » sa détresse, même à cette distance, avait rendu inenvisageable sa désertion.

Les choses progressent lentement, mais sûrement, depuis son arrivée. Elle est loin de s’avouer vaincue. Ricardo n’est plus qu’à trois ou quatre mètres, l’œil inquiet rivé sur l’intruse, les oreilles toujours en mouvement, prêt à détaller au moindre geste interprété comme hostile. Samantha sait que ce rapprochement ne tient qu’à un fil, qu’un mouvement équivoque le fera fuir à nouveau, que la patience, au contraire, aboutira peut-être, dans cinq ou dix minutes, à ce qu’il accepte enfin un contact physique. Elle a l’habitude de ces situations en suspens, de ces longs moments d’apprivoisement, de cette crainte qu’elle ressent viscéralement au creux de son estomac. Elle n’a pas peur, non, c’est lui qui ne veut pas lâcher prise face à l’indésirable.

– Alors, ça donne quoi ?

Samantha grimace en entendant Françoise dans son dos. Bordel, ce n’est pas le moment qu’elle fasse la moindre vague, elle va tout foutre en l’air avec sa question à deux balles ! Elle prie pour que Françoise ne se soit pas invitée dans le pré, s’interdit de vérifier, comme elle se refuse aussi à répondre. Elle lève le bras, centimètre par centimètre, son regard ancré dans celui du cheval qui vient de faire un pas en arrière en entendant la voix de sa propriétaire. Puis d’un mouvement de main, elle intime à la perturbatrice de baisser le ton. Voire de se taire complètement, ou de dégager, ce serait encore mieux ! Le message a dû passer, aucun bruit ne lui parvient plus de la bordure du champ. Samantha laisse filer un léger soupir de soulagement de ses lèvres entrouvertes. Les affaires peuvent reprendre, elle se concentre à nouveau. Sa main pivote au ralenti pour se tendre vers l’animal, stoppant son avancée à la seconde où Ricardo montre un signe d’intérêt. Il souffle bruyamment, racle du sabot la terre rendue poussiéreuse par la sécheresse de l’été et redresse les oreilles. Samantha a un sourire fugace, elle gagne la bataille.

Quelques minutes plus tard, il accepte de faire les deux derniers pas qui les séparent pour se planter face à elle, le corps en alerte, mais la tête basse offerte à la visiteuse. Samantha juge qu’il est temps d’ôter ses mitaines de dentelle noire et les fourre dans la poche arrière de son jean, modérant toujours son geste. Puis elle lève la main pour l’apposer à plat sur le chanfrein de l’animal. Le paysage se brouille pour n’être bientôt plus qu’un indistinct flou grisâtre. Un frisson la parcourt qui se répercute comme une onde sur l’encolure, puis le poitrail de Ricardo. Dans la tête de Samantha, la tempête le suit d’une seconde, violente, comme d’habitude, agressive, car chargée d’émotions. Elle a anticipé cette déferlante, l’intègre déjà à ses pensées pour poser rapidement un diagnostic. Avec les années, elle a appris à maîtriser ces effets parasites susceptibles d’altérer sa propre personnalité, à considérer ces ressentis avec détachement, comme des pièces d’un puzzle qu’elle est chargée de décrypter.

La peur est la première sensation qui la frappe de plein fouet, et elle retient son souffle. Mince, il est terrorisé, mais il vient quand même vers elle ! Samantha écarte ce sentiment avec facilité. Elle le connaît par cœur, sait qu’il est toujours là le premier durant une séance, parfois délétère, dominant et brutal, parfois à l’état de malaise, comme aujourd’hui, mais toujours facilement gérable. Une fois le choc encaissé, elle cherche plus profond. Il lui faut bien plus qu’une simple peur pour envisager une hypothèse quant à la brusque montée de violence dont fait preuve Ricardo ces derniers temps. De docile et confiant, il est passé à difficilement montable, puis carrément impossible à rattraper lorsqu’il est au pré, et ce en deux petites semaines. Samantha doit en comprendre la raison, c’est pour cette faculté d’analyse que Françoise l’a appelée à l’aide. Un cheval de centre équestre qui ne travaille plus est un poids mort dont il faut, à terme, se défaire, non sans lui avoir auparavant laissé une chance. Françoise n’en venant pas à bout, Samantha est cette dernière chance. Elle le sait et elle est là pour faire à tout prix le job. 

Lente et précise, Samantha promène ses mains sur l’encolure, le poitrail, puis les antérieurs, le dessous du ventre et les flancs. La crainte écartée, elle ne perçoit rien d’alarmant chez ce cheval, s’étonne même de trouver stoïcisme et confiance à son encontre, jusqu’à ce qu’elle remonte et effleure le garrot. Un flash d’angoisse et de douleur s’impose à son esprit. Elle s’y attarde un instant, décrypte avec détachement la sensation. Présente certes, mais pas virulente, plutôt diffuse à cet endroit. Samantha sent qu’elle est sur la bonne voie. Ses mains se déplacent sur le dos de l’animal et le flash persiste jusqu’à s’intensifier de manière significative, un peu avant les reins. Ricardo relève brusquement la tête et la tourne vers elle, comme pour lui signifier qu’elle vient de trouver l’origine du problème. Elle le gratifie d’un Merci mon grand, j’avais compris, avant de poursuivre son avancée sur la croupe. Ricardo la délaisse ; le sentiment de douleur s’estompe au profit du soulagement, réconfortant, salvateur. Après un examen de pure forme des postérieurs, Samantha décide de finir là sa séance et éloigne en douceur son esprit de Ricardo. Le cadre qui l’entoure perd sa monochromie, le soleil, au zénith, la fait cligner des yeux et elle réalise qu’elle est trempée de sueur. Elle prend quelques secondes pour saluer Ricardo comme elle aime le faire avec chaque animal qu’elle ausculte, en posant son front sur celui de son patient. Le contact est plus faible qu’avec les paumes des mains, cotonneux, et tellement apaisant pour les deux protagonistes qu’elle ne se prive jamais de ce petit plaisir. Elle se délecte de la quiétude qui les habite, pousse un profond soupir de satisfaction et rompt finalement le lien en se détournant.

Assise sur une vieille souche à l’extérieur du pré, Françoise l’attend et se lève à son approche.
– T’es restée à me regarder tout ce temps ?
– Tu rigoles ! Tu perds toute notion de l’heure quand tu bosses. T’es complètement perdue dans ta bulle. Ça fait une heure que tu y es, j’ai eu le temps de nettoyer trois box. Je suis revenue quand je t’ai vue faire ton espèce de câlin esquimau… Tiens, bois ça.

Françoise lui tend une petite bouteille d’eau que Samantha s’empresse de vider. Elle ne réalise qu’en la finissant qu’elle était complètement déshydratée. Pourtant elle devrait le savoir, ça lui fait le coup à chaque fois, soif et lassitude, le « duo post-coïtal mental » comme elle l’appelle parfois par auto-dérision. Françoise, elle, y a pensé. Il faut dire que Sam doit bien passer au centre équestre une fois par semaine !

– Alors, verdict ?
– Sacré mal de dos, les lombaires visiblement. Appelle l’ostéopathe, ça devrait se régler sans gros dommages.
– Et sinon ?
– Il va bien, dans sa tête, je veux dire. Il est clean, il ne veut juste plus être monté à cause de la douleur. C’est un chouette gars !
– Oh, la vache, tu me soulages. Je ne me voyais pas m’en séparer… Je te dois combien pour la consultation ?
– Franchement, t’es soûlante ! On ne va pas avoir cette conversation à chaque fois, si ? Rien. Je ne fais pas ça pour l’argent, tu le sais bien.
– Non, c’est toi qui es une fichue emmerdeuse, Sam ! T’as pas un centime d’avance, à peine de quoi manger, et tu n’acceptes jamais rien… T’es venue combien de fois ces derniers quinze jours ? Deux ? Trois fois ?
– Je ne sais pas, je ne compte pas.
– Trois. Moi, je sais. Alors, donne un chiffre.

Samantha soupire en détournant furtivement les yeux vers Ricardo qui est retourné brouter comme tout bon herbivore. Trois fois, c’est que dalle pour le bien qu’elle procure. Et encore, elle ne soulage personne, elle se contente de donner ses impressions, toujours vérifiées soit, mais de simples suggestions tout de même. C’est le vétérinaire, ou l’ostéopathe, qui fait le vrai travail, celui qui soulage, celui qui soigne et qui sauve.
Devant le regard insistant de son amie, elle finit par abdiquer.

– Dix euros et c’est bon. Après, tu me lâches.
– Tiens.

Françoise lui tend un billet de vingt, sorti comme par enchantement de sa poche de chemise. Samantha le regarde sans y toucher, une moue légèrement grimaçante sur les lèvres.

– J’ai dit dix.
– Pas de monnaie, discute pas. C’est pour la bouffe et l’essence du déplacement… Tu manges avec moi ? C’est poulet rôti et haricots verts à midi. Un poulet pour moi toute seule, c’est un peu trop.
– Ne me prends pas pour une imbécile ! Tu avais prévu le coup, je te connais… Ok, je reste pour la bonne table. Mais je file juste après, je dois passer au refuge de Bedous avant de rentrer.
– Ils ont quoi cette fois-ci ?
– Deux chiennes qui s’adoraient et qui, apparemment, ne supportent plus de cohabiter du jour au lendemain. Les chenils sont pleins, ils ne peuvent les séparer que temporairement. Il faut que je jette un œil… La routine, quoi.
– Je vois… Allez, ma sorcière bien-aimée, viens te poser à table. Je fais le service, et toi un break.
– Ne m’appelle pas sorcière ! Merde, tu sais que je déteste.
– Oui, mais moi, c’est pas péjoratif parce que je rajoute toujours bien-aimée, tu as remarqué ?
– Ouais, mais quand même. C’est pas de bons souvenirs.

Samantha lui arrache le billet du bout des doigts et le fourre dans sa poche de jean avant d’en extraire ses mitaines et de les renfiler. Françoise prend immédiatement la direction du club-house, visiblement satisfaite, mais sans piper mot. Elle connait suffisamment son amie pour savoir que cette conversation peut dégénérer dans la minute si Sam est dans un jour à se braquer. Samantha la suit en traînant des pieds, autant à cause de la mauvaise humeur qui commence à poindre que de la fatigue qui s’abat sur elle comme une chape de plomb. Elle fréquente Françoise depuis presque cinq ans, sait que c’est la fille la plus sympa du monde, même si sa petite réflexion a ravivé sa susceptibilité sur le seul sujet à ne jamais aborder. Elle secoue la tête d’un geste las en fixant la silhouette qui lui tourne le dos, mais finit par sourire, comme à son habitude. Elle en vient toujours à pardonner Françoise et surtout à l’admirer, pour sa détermination à tenir seule une cavalerie de quinze chevaux et un centre équestre en permanence au bord de la faillite, pour son physique de rêve aussi, du moins de son point de vue. Un mètre soixante-dix de féminité moulé à l’année dans un pantalon d’équitation qui fait ressortir ses fesses rondes et musclées, une cascade de cheveux châtains aux reflets cuivrés qui se rebellent dans un chignon décoiffé et son sourire surtout, débordant de bienveillance pour la terre entière.

En comparaison, à vingt-sept ans, Samantha se trouve fade, insipide, presque vulgaire. Elles font pourtant sensiblement la même taille, mais le reste ne suit pas. Pas de courbes sensuelles comme son aînée trentenaire, mais une planche à pain dans un petit 85B. Pas de crinière flamboyante non plus, des cheveux blonds coupés mi-longs à l’arrache rendus beaucoup trop clairs par le soleil d’été et retenus en queue de cheval pour masquer leur manque d’entretien. Son seul atout, ce sont ses yeux, d’un bleu hypnotique souvent perturbant tant il est profond et insondable. Samantha aime ses yeux. Elle peut, d’un regard courroucé, éloigner les indésirables, les hommes en général, ou rabattre son caquet à une langue de vipère qui viendrait lui dire qu’elle est une bonne à rien, un charlatan, une « sorcière ». Samantha frissonne à cette pensée avant de retrouver son calme et de sourire à nouveau en regardant le postérieur de sa copine se tortiller devant elle. Chacune ses atouts ! Ses yeux à elle sont sa force, son bouclier contre la méchanceté humaine.

Les confessions post-mortem de Madame Tournel: chapitre 1

Second manuscrit, second dilemme !

Les confessions post-mortem de Marie Tournel

1 – La bonne affaire

Samedi 22 juillet 2017

Ça y est, le grand moment est arrivé, je vais enfin visiter la maison. Quinze jours que j’ai repéré l’annonce sur le site du notaire, deux jours pour la traquer sur Google-street, une semaine que je passe devant chaque soir pour la regarder depuis la rue. Jusqu’à présent, je n’ai pu l’ausculter qu’à distance. Maintenant, il me tarde de voir ce qu’elle recèle comme bonnes et mauvaises surprises. De l’extérieur, elle ne paye toujours pas de mine, pas plus à quatorze heures sous le soleil qu’hier à la nuit tombante. Elle reste une petite maison de banlieue des années soixante : un crépi qui aurait besoin d’un bon rafraîchissement, une porte d’entrée centrée sur la façade au bout d’une petite allée bordée d’un carré d’herbes folles, deux fenêtres aux volets écaillés au rez-de-chaussée, deux autres au premier étage dans le même état, un toit en tuiles picon largement piquetées de noir et partiellement couvertes de mousse. Non, objectivement, vu d’ici, elle n’attire pas l’œil à en tomber en pâmoison !

C’est le descriptif du notaire, assez succinct au demeurant, qui a attiré mon attention, ses cent mètres carrés sans mitoyenneté sur un petit terrain clos, sa rue tranquille dans un quartier plutôt calme, mais avec des commerces de proximité et une ligne de bus à trois minutes à pied. Le prix est attractif au regard du secteur, un peu trop peut-être, et je guette le loup. Il y en aura un, c’est obligé, à l’intérieur puisque l’extérieur est, somme toute, correct. Et même si tout est dans son jus, cela ne me rebutera pas. J’aime envisager des travaux, rénover, réagencer les espaces, imaginer de nouveaux volumes et des décors de magazines. J’en ai d’ailleurs fait mon métier. Mon diplôme d’architecte en poche, j’ai aussitôt opté pour une spécialisation dans le relooking d’intérieur, un secteur assez porteur ces dernières années. Stéphane Plaza et ses émissions télévisuelles en ont fait une activité tendance, dans l’air du temps tout comme le home-staging. Je me suis engouffrée dans la brèche il y a de cela trois ans et ma petite entreprise ne connaît pas la crise ! J’ai d’ors et déjà les moyens de me payer cette bicoque et la rafistoler à mon goût. Enfin, les moyens, il faut tout de même que je chiffre les nombreuses surprises qui doivent m’attendre à l’intérieur.

Je verrouille la voiture et jette les clés dans mon fourre-tout, les bras bien encombrés. Mètre-laser, bloc-note et stylo quatre-couleurs, téléphone en mode vibreur pour ne pas être dérangée par un client et prendre des photos. L’assistante du notaire m’attend déjà au portail entrouvert, un sourire commercial aux lèvres. Elle doit flairer la bonne acheteuse. Néanmoins, sous mes airs de jeune femme évaporée se cache une vraie pro du bâtiment. Elle ne le sait pas encore, mais notre visite risque de la ramener sur terre, parce que je ne suis pas là pour parler chiffon, mais démolition et budget. Elle me fait un petit signe de main pour m’indiquer que je peux me garer dans le jardin, sur la dalle en béton prévue à cet effet. Un peu tard, sa proposition, mais je note ce bon point en tête de ma liste ; un emplacement existe pour « titine ».

Une poignée de main plus tard, la porte s’ouvre sur mon éventuel futur domaine. Première impression dans l’entrée : c’est sombre, ça sent le renfermé, voire pire, le vieux, avec cet arrière-goût d’encaustique et de poussière caractéristique des maisons habitées par des personnes âgées. Je plisse le nez, Mademoiselle Lavaux se charge de me rassurer. La maison est saine, mais inoccupée depuis plus de cinq ans, ceci expliquant cela et l’absence d’électricité. Je prends note de ce détail qui n’en est pas un : la maison a visiblement du mal à trouver preneur, je vais pouvoir négocier le prix. Suite de la visite dans les deux premières pièces du côté rue, une cuisine que je qualifierais de « sous-équipée », en formica beige et carrelage intégral marron clair, un bureau au papier peint défraîchi et parquet en chêne massif, une première bonne surprise. Mon listing s’allonge de quelques lignes : cuisine à refaire, plancher à vitrifier si je ne veux pas passer la cire tous les quatre matins, mais des volumes intéressants, plomberie viable, électricité… hors norme.

Nous poursuivons par la pièce principale, la « pièce de vie », comme me l’annonce Mademoiselle Lavaux avec un engouement surjoué. « De vie », oui, mais celle d’il y a trente ans, minimum ! Et là, je ne peux m’empêcher de m’étonner lorsque, pour apporter une once de clarté, elle manie à la force du poignet la manivelle du large volet roulant, qui, soit dit en passant, rechigne et gémit d’être sollicité. La maison est meublée. Pour la cuisine, j’étais dubitative. Le bureau possédait quelques meubles volumineux, je pouvais encore comprendre, mais le salon, lui, est franchement encombré. Tout y est, du canapé en velours côtelé et ses coussins brodés au buffet style Louis XV en passant par la télévision cathodique, les épais rideaux, tapis aux motifs orientaux et bibelots en tous genres. À ma question pourtant légitime, la demoiselle marque un temps d’hésitation avant, me semble-t-il, d’enfin oser vendre la mèche.

– La vieille dame qui vivait ici est décédée il y a un peu plus de cinq ans. N’ayant pas de descendant direct, Maître Chaleron est en charge de la succession et a retrouvé un neveu éloigné qui vit en Australie. Ce dernier nous charge de vendre le bien en son nom et de transférer les fonds dès l’affaire conclue. Rien ici n’a bougé depuis cinq ans et vous m’en voyez désolée. J’imagine, tout comme les précédents visiteurs, qu’il vous est difficile de vous projeter dans un tel décor… Mais il ne faut pas s’attarder sur ce détail. Regardez les volumes et l’état général de la maison ! C’est un diamant brut qu’il faut façonner à votre goût. Une petite visite d’un brocanteur ou d’Emmaüs, et le tour est joué, toutes ces vieilleries disparaîtront !

J’apprécie l’ardeur qu’elle met dans ses propos, sa facilité à contourner l’obstacle, et j’ai une imagination débordante autant qu’un goût prononcé pour les brocantes et autres vide-greniers. Ces meubles ne me gênent pas, au contraire, ils me charment. Je me vois déjà les détourner pour leur redonner une seconde jeunesse. Néanmoins, je fais une moue peu convaincue pour exprimer ma fausse désapprobation quant à leur présence. Autant jouer les sceptiques plutôt que de laisser transparaître mon enthousiasme !

Nos pérégrinations se poursuivent au premier étage après un dernier coup d’œil sur le jardin en jachère par la baie vitrée et quelques photos du salon. Escalier grinçant recouvert d’une moquette élimée, deux chambres, une salle de bains, un « boudoir-dressing-range-bazar », une trappe pour accéder aux combles à l’isolation défaillante. O.K., ma liste des travaux s’allonge ; j’entame ma troisième page de descriptifs et annotations plus ou moins positives. Mais le charme opère et monte crescendo, au même rythme que le budget rénovation. C’est contradictoire, mais c’est un fait : je visite aujourd’hui la maison que j’attendais, une vieille « chose », faute d’un qualificatif plus flatteur, qui a une âme et qui me fait enfin vibrer d’impatience de me mettre à l’ouvrage. Je viens de dénicher mon nouveau chez-moi, mon petit nid douillé, après lifting complet, cela va de soi !

Dans ma tête, l’affaire est faite. Ne reste plus qu’à marchander et, comme au souk, je m’apprête à ne pas ménager mes efforts. Quelle n’est donc pas ma surprise lorsque je vois apparaître un sourire radieux sur le visage de Mademoiselle Lavaux à l’annonce de mon offre. Tandis qu’elle contacte son supérieur, je me demande si je n’aurais pas dû proposer encore moins, mais la décence et la peur d’un refus m’ont quelque peu freiné. Peu importe, finalement, je remporte le lot pour une bouchée de pain bien en dessous de sa valeur réelle. Le notaire devait être aux abois pour me faire une telle fleur !

(Sans) Domicile Fixe: chapitre 1

Trois manuscrits sur le feu… Entre eux, mon cœur balance, et je ne sais sur lequel me pencher et avancer !

(Sans) Domicile Fixe Couverture

 

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Il n’est pas sept heures et, pour la troisième fois, je regarde par la fenêtre. Il neige. Je trouve si apaisants ces flocons qui virevoltent dans la lumière des lampadaires que je reste hypnotisée. Le jour n’est pas levé ; la rue s’égaie en contre-bas des premières âmes courageuses qui se hâtent vers leurs voitures, l’arrêt de bus ou… la bouche du métro toute proche. Je tressaille à cette pensée et m’éloigne de la vitre. Le métro, c’est une entrée directe sur l’enfer, mon enfer. Je me pelotonne sur le canapé et remonte le plaid. D’ici, je perçois sans les voir les bus qui se succèdent, les livreurs qui s’activent à décharger sous le feu des klaxons. Je n’aurais pas à braver les éléments, moi, aujourd’hui. Je ne sortirais pas, pas plus qu’hier ou avant-hier, ni la semaine ou le mois dernier d’ailleurs. Cela fait cinq ans que je n’ai pas quitté mon appartement. Je ne peux pas, je ne peux plus. Alors j’observe, depuis ma fenêtre, la vie qui continue sans moi. Les saisons se succèdent, les modes vestimentaires évoluent, mon quartier lentement se métamorphose. Et certaines choses ne changent pas, comme le petit épicier sur le trottoir d’en face. Aujourd’hui, oui, ma vie s’écoule ainsi, derrière une baie vitrée, un écran de télévision ou d’ordinateur, par procuration quoi qu’il en soit.

Ma présence sur cette terre n’a pas toujours été ainsi. Je n’ai pas toujours été « la recluse », « la fille bizarre du quatrième », « l’excentrique ». Il y a longtemps, à tel point que le souvenir s’estompe un peu plus chaque jour, j’ai été joviale, sans être exubérante, insouciante, mais sans témérité, sociable, juste comme il faut. Je m’épanouissais dans mon travail de secrétaire médicale dans un cabinet du quartier, deux stations de métro plus loin. J’étais l’oreille attentive et le sourire compatissant, la personne discrète et rassurante à qui se confier, parfois, en attendant son rendez-vous avec le médecin. J’entretenais des relations amoureuses sporadiques qui s’achevaient irrémédiablement sur une simple amitié toute aussi éphémère, puisque c’était vers quoi mon cœur penchait faute de trouver le grand Amour. Je me rabattais, entre deux amourettes, sur des hobbies solitaires, la lecture et l’aquarelle essentiellement, et cela me convenait. J’étais même l’heureuse maîtresse d’un bon gros chat de gouttière casanier et jaloux de tout mâle franchissant ma porte. Il y a cinq ans, oui, j’étais une jeune femme de vingt-six ans sans problème existentiel et confiante en l’avenir. Cinq ans déjà que j’étais rentrée chez moi, pour ne jamais plus en ressortir…

Dum, diminutif de Bibendum, est mort l’an passé. Je l’ai pleuré des jours durant, et n’ai pas eu la force de me trouver un nouveau compagnon. Pas que l’envie n’était pas là, non, c’est la peur de sortir qui me tétanisait. Comme quelques années plus tôt, quand j’avais renoncé à passer le pas de ma porte pour la première fois. Le désir d’une présence câline était beaucoup moins pressant que la panique viscérale qui me clouait, dans le meilleur des cas, devant l’ascenseur au bout du couloir.

Aujourd’hui, je ne cherche même plus à atteindre l’ascenseur. C’est la vie qui vient à moi, qui frappe à la porte pour m’annoncer sa présence, qui dépose son présent et qui repart. Je n’ouvre que lorsque je suis sûre que le couloir est désert, que le « ding » de l’ascenseur a bien retenti, que je ne risque rien à entrebâiller le battant. Pour dire vrai, seule la concierge a le privilège d’appuyer chaque jour sur ma sonnette, puis de s’éclipser après un « Bonne journée, Mademoiselle Camot » de pure forme, ou de gentillesse désintéressée, je ne sais pas finalement, je n’ai jamais répondu. Notre rituel est immuable. À sept heures trente ouvre l’épicerie, je le sais, je guette. Alors je téléphone pour ma commande du jour. Camouflée par mes voilages, je vois Hakim s’affairer, son téléphone calé entre son épaule et son oreille, à remplir une large poche plastique au gré de mes demandes. Dès huit heures, Madame Roche monte le panier et la facture, frappe deux coups et disparaît. Elle repasse à dix heures avec le courrier et récupère la somme due cachée sous mon paillasson dans une enveloppe blanche paraphée d’un « Merci » et d’un smiley. S’il y a un colis à mon intention, ce qui est assez fréquent, elle sonne trois coups brefs à seize heures, mais jamais elle n’attend que j’ouvre. Elle sait que c’est vain, que notre face à face n’est pas souhaité, voire dérangeant.

Parfois, à la belle saison, je laisse la baie vitrée du salon ouverte et je m’appuie sur la rambarde. Il arrive qu’Hakim m’aperçoive lorsqu’il réapprovisionne ses étals sur le trottoir. Il m’observe du coin de l’œil, me montre ses plus beaux fruits, ses légumes fraîchement arrivés de Rungis, et une conversation muette s’installe, de haussements d’épaules en acquiescements de tête. Mais pas un mot, pas une parole, encore moins un dialogue. Lui aussi sait que cela nous est impossible, qu’à la seconde où une question fuserait, je reculerais pour refermer la fenêtre, peut-être même le rideau, pour à nouveau me murer. Ici, au quatrième, personne ne peut m’atteindre. Personne ne doit jamais plus pouvoir m’atteindre.