Exercice de style sur le groupe « BETA-LECTURE » Facebook (3)

Aujourd’hui, écrire un texte inspiré d’une musique imposée, en l’occurrence « Adiemus ».

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L’homme s’immobilisa, mit pied à terre et s’enfonça aussitôt jusqu’aux genoux dans la poudreuse. Son cheval s’épuisait trop vite à lutter comme un beau diable contre les éléments déchaînés. Il ne pouvait pas le pousser plus sous peine de le voir s’effondrer. Il allait devoir marcher et cette idée était loin de l’enchanter. Depuis l’aube, la neige ralentissait leur progression jusqu’à parfois les stopper net dans leur course, il perdait lentement le peu d’avance qu’il possédait sur ses poursuivants. Le soleil, bien que caché par le voile épais et noir des nuages d’hiver, lui semblait au zénith, et où que portait son regard, rien n’indiquait qu’il avait progressé de manière significative. La montagne face à lui semblait inaccessible, la plaine qu’il devait traverser, blanche et éblouissante, toujours plus vaste. Le blizzard soufflait maintenant en bourrasques, les flocons de neige verglacée qui atteignaient sa peau dénudée l’agressaient aussi sûrement que des milliers de piqûres de guêpes. Il repositionna sur ses épaules l’épaisse étoffe de laine qui lui servait de manteau et remonta un peu plus la large étole qui recouvrait le bas de son visage. Il étouffait, mais c’était un moindre mal. Manquer d’air n’était rien comparé à perdre la vie, et c’était ce qui allait lui arriver s’il ne se hâtait pas. Son cheval frissonna en s’ébrouant, il devait reprendre la route avant que tous deux ne gèlent sur place. L’homme s’empara des rênes, claqua d’une main ferme l’encolure de l’animal qui, de fatigue, courbait dangereusement l’échine et observa d’un œil envieux sa destination, les contreforts des Black Hills. Son peuple s’y était réfugié quelques temps auparavant, il savait pouvoir s’y cacher aussi, en attendant l’apaisement de la folie meurtrière des blancs.

Chaque pas devint (devenait) une lutte pour ne pas glisser, tomber et ne plus avoir la force de se remettre sur pied. Résister aux vents contraires, courber le dos, combattre le froid qui engourdissait les membres et l’esprit, la nature et les dieux se chargèrent (se chargeaient) sans relâche de malmener sa détermination autant que son équilibre. Son pantalon de toile et ses bottes en peau étaient détrempés, chargés d’amas de neige compacte, un poids superflu que ses muscles raidis peinaient à soulever. Son cheval rechignait. Le haranguer, le tirer et pester lui demandait un effort qui épuisait un peu plus son corps déjà affaibli. Mais jamais il ne se retournait, le regard fixe sur le seul point sombre au milieu de la plaine virginale, la forêt de séquoias, un lieu qu’il connaissait bien pour y avoir chassé toute son enfance avec ses frères, son père et son grand-père. Cela faisait un bon moment déjà qu’il scrutait l’horizon cotonneux à la recherche de ce point de repère, et une bonne heure qu’il l’avait enfin trouvé. Un second souffle alors que lentement il s’asphyxiait, la chaleur réconfortante des souvenirs d’antan tandis qu’il grelottait, un espoir de survie au cœur de la tourmente.

Il força l’allure. Le blizzard faiblissait à mesure qu’il se rapprochait des sous-bois. La plainte assourdissante du vent laissait maintenant filtrer le crissement de ses pas dans la neige et la respiration courte et saccadée de son cheval, juste dans son dos. Bientôt il serait à l’abri, bientôt il ne serait plus cette cible mouvante sur un océan de blancheur, une proie si facile à détecter. Dans cette forêt dont il connaissait chaque dénivelé, chaque source et les nombreuses grottes comme autant de cachettes, il savait où trouver le sentier que seul un chasseur averti était à même de discerner, celui qui le mènerait en lieu sûr, au plus haut de la montagne puis sur l’autre versant, là où son village avait dû se placer sous la protection de leurs ancêtres. Son fidèle compagnon d’exode lui aussi sentait son calvaire sur le point de s’achever et lança un puissant hennissement en s’enfonçant dans le sous-bois avant de se jeter sur un brin d’herbe tendre miraculeusement épargné par le gel. Ici, le sol couvert d’épines étouffait le bruit de leurs pas et ne laissait aucune trace de leur passage, une bénédiction quand on se savait traqué par de fins limiers déterminés et emplis de haine.

L’homme fit une seconde halte pour se défaire de sa protection de fortune et reprendre son souffle. L’étole libéra ses longs cheveux bruns ébouriffés qu’il se chargea d’attacher d’une cordelette de lin tressé. La neige agglutinée sur ses bottes finit par tomber et il l’éparpilla de quelques coups de pieds. Autant ne laisser aucun indice quant à sa présence. Puis, un genou à terre, humant à pleins poumons le doux parfum de l’humus et de la délivrance, il prit une seconde pour une prière muette à ses dieux bienveillants avant de scruter les alentours. La grotte du vieil ours devait se trouver à sa droite, la source aux reflets d’or sur sa gauche, le sentier pile entre les deux après une ascension à flanc de colline d’une demi journée en marchant droit vers le pic de la dent de loup.

Il rejoignit son cheval qui attendait patiemment en dévorant les derniers glands au pied d’un bosquet de jeunes chênes et lui ôta la fine bride de chanvre qui enserrait sa tête. C’était un déchirement, mais l’animal ne pouvait l’accompagner. Sa présence risquait de compromettre sa fuite et de révéler sa trajectoire. Si les dieux le voulaient, il trouverait seul le chemin du campement par un autre chemin que le sien. Si les dieux le voulaient, il survivrait aux loups et aux lynx, au froid et à la faim. Et si les dieux étaient vraiment cléments, ils feraient de même pour lui, pour sa famille, pour son peuple. Sans un regard, il tourna les talons, laissant son compagnon à son frugal repas, et fila droit devant lui à même la pente raide. Sans le vent pour ralentir sa progression, ses foulées s’allongeaient, sa respiration s’harmonisait à l’effort, ses muscles s’assouplissaient. Il courrait presque, esquivant les souches, passant d’un bond les troncs couchés sur son parcours, le pied sûr, le regard vif, l’instinct du chasseur en alerte, le cœur libre et l’espoir chevillé à l’âme. Un cerf releva la tête à son passage. Il ne ralentit pas l’allure, mais ils s’observèrent un instant, l’un comme l’autre sachant qu’aujourd’hui il n’y avait entre eux ni proie ni prédateur. Des loups hurlèrent dans le lointain, trop loin pour représenter une menace. La journée touchait à sa fin, mais même la nuit venue, le faible halo de la lune délivrée de sa prison de nuages lui suffisait à poursuivre sans encombre son ascension. Demain, au petit jour, il aura passé le col des deux élans. Demain, alors que le soleil dardera ses premiers rayons, il aura rejoint son peuple.

6 commentaires sur « Exercice de style sur le groupe « BETA-LECTURE » Facebook (3) »

  1. J y etais dans ce recit. Les images ce sont materialisees instantanement dans ma tete. A la fin j etais frustre de ne pas savoir ce qui c etait passe mais j etais impatient de connaitre la suite

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